L’actualité est difficile pour tous les secteurs d’activité et singulièrement le non-marchand. Les réformes très nombreuses et dans tous les secteurs se combinent entre elles : subvention ONE du secteur de la petite enfance, réforme des CISP, des MIRE, réforme APE, réforme IDESS, refinancement de l’AVIQ, non-indexation des subvention FWB, réforme dans le secteur jeunesse, Plan Oxygène, subsides provinciaux, rejet des subventions ILI, réforme des médias de proximité … Les associations sont désormais à l’image d’un château de cartes, donc chaque réforme serait une carte. On retire une carte après l’autre et les associations s’effondrent à une vitesse inédite.
Parmi eux, les CISP. Chaque année, des milliers de personnes éloignées de l’emploi franchissent la porte d’un Centre d’Insertion Socioprofessionnelle (CISP). On y trouve des personnes qui ont quitté l’école sans qualification, des demandeurs d’emploi de longue durée, des personnes confrontées à des difficultés de santé, de logement ou de mobilité, des personnes en situation d’illettrisme ou encore des citoyens qui ont simplement besoin de reprendre confiance avant d’envisager un retour vers l’emploi.
Les CISP jouent un rôle particulier dans le paysage wallon : ils ne se limitent pas à former. Ils accompagnent, soutiennent, remobilisent et permettent à chacun d’avancer à son rythme vers un projet professionnel réaliste et durable.
Aujourd’hui, le Ministre Pierre-Yves Jeholet prépare une réforme en profondeur du dispositif des CISP, combinée à d’autres réformes (réforme du Forem, des aides à l’emploi, du parcours vers l’emploi…) dans le cadre plus large de la transformation des politiques wallonnes de l’emploi et de la formation professionnelle.
L’ambition affichée est d’adopter les textes début 2027, pour une entrée en vigueur progressive jusqu’au renouvellement des agréments de 2029.
La réforme poursuit trois objectifs principaux : renforcer la place des CISP dans les parcours vers l’emploi ; intégrer davantage les CISP dans le paysage global de la formation professionnelle ; aligner plus fortement l’offre de formation sur les besoins du marché du travail.
Si le secteur partage plusieurs de ces objectifs, il considère que certaines modalités envisagées risquent de compromettre la mission même des CISP et l’accompagnement des publics les plus éloignés de l’emploi, voire la disparition pure et simple de nombreuses associations.
La réforme modifierait en profondeur l’objet social de certaines associations, contraindrait fortement leurs méthodologies de travail (pourtant issues de nombreuses années d’expertise) et les fragiliserait financièrement durablement. Le ministre ne cache pas par ailleurs sa volonté de réduire d’un tiers le nombre d’entités juridiques du secteur.
Le mercredi 1er juillet 2026, le front commun carolo Cenforsoc/MOC se mobilisera pour dénoncer cette réformeet montrer au grand public que des services utiles à toute la société vont probablement fermer leurs portes.
Pour aller plus loin…
Quelques-unes des grandes orientations de la réforme :
- Une gouvernance sectorielle modifiée, avec un repositionnement des CISP dans le paysage de la formation
La réforme s’inscrit dans une réforme globale de l’écosystème de l’insertion socioprofessionnelle, articulé autour d’un Forem renforcé, appelé à devenir le principal régulateur du paysage de la formation. Le Forem deviendrait l’acteur central de régulation, d’orientation et de coordination des parcours des demandeurs d’emploi, mettant par la même occasion les autres opérateurs d’insertion sous sa tutelle. En adviendrait une gouvernance déséquilibrée, risquant de faire progressivement perdre leur autonomie et liberté pédagogique et associative aux opérateurs de terrain.
- Renforcement de l’adéquation avec le marché du travail
L’organisation de l’offre de formation des CISP passerait d’une logique concertée via les Instances-Bassins de l’Enseignement, la Formation et l’Emploi à une logique de réponse aux priorités socioéconomiques identifiées par les partenaires sociaux.
Cette orientation du secteur par le seul prisme des besoins économiques des entreprises risque d’exclure définitivement les publics les plus éloignés de l’emploi de ces dispositifs. La réforme reposerait ainsi sur une logique fortement adéquationniste, centrée sur la réponse aux besoins du marché du travail et sur les résultats d’insertion. Avec, donc, un abandon progressif, de l’émancipation et l’épanouissement durable des publics accompagnés qui n’auraient plus l’occasion de choisir, réellement, leur orientation professionnelle.
- Introduction d’un seuil minimal d’activité & réduction du nombre d’opérateurs
Le Ministre envisagerait un volume minimal d’heures agréées, estimé entre 30.000 et 45.000 heures.
En sachant que sur 24 CISP actives dans le Hainaut, seules 8 ont reçu un agrément supérieur à 50.000h, et 13 seulement ont un agrément supérieur à 30.000h, cette mesure vise explicitement à réduire le nombre d’entités juridiques par des rapprochements ou fusions. Et vient entraver, de fait, l’histoire de la construction du secteur et la liberté associative des acteurs.
En effet, ces associations sont nées d’un idéal, d’une volonté parfois de quelques personnes de proposer à des personnes éloignées de l’emploi de retrouver un chemin vers la dignité par l’accompagnement et la formation. La réforme va explicitement supprimer certaines de ces associations, pourtant historiquement ancrée dans leur territoire et véritables actrices de développement local.
- Généralisation de l’évaluation par les résultats
Chaque filière devrait atteindre un taux d’insertion fixé par le Gouvernement, vers l’emploi ou la formation qualifiante.
Les filières ne rencontrant pas durablement les objectifs pourraient perdre leur agrément. Que faire quand, comme à Charleroi, il existe parfois 20 demandeurs d’emploi pour une offre d’emploi ? Le CISP sera sanctionné parce qu’il n’a pas mis à l’emploi dans un contexte de pénurie d’emploi alors qu’il a exercé concrètement ses missions de formation et payé ses formateurs ?
Se joue alors lepassage progressifd’une logique centrée sur l’accompagnement (obligation de moyens) vers une logique centrée sur les résultats (obligation de résultats, avec un taux d’insertion imposé).
Quelle place alors pour la qualité de l’accompagnement proposée aux stagiaires ? Quelle place pour l’accompagnement au long cours, et la diversité des trajectoires d’insertion et de progression de la personne au-delà de son accès rapide à l’emploi (mobilité, santé, confiance en soi…) ?
Cette orientation risque d’encourager un écrémage des demandeurs d’emploi les plus fragiles (par la sélection des publics les plus proches de l’emploi) et la mise à l’écart des personnes les plus éloignées du marché du travail. Les publics cumulant des difficultés sociales, administratives, psychologiques ou de santé pourraient progressivement être exclus des dispositifs ou ne plus bénéficier du temps d’accompagnement nécessaire. Avec pour résultat d’autant plus de personnes laissées sur le carreau par les réformes menées par les gouvernements Azur et Arizona.
Globalement, la réforme fragilise durablement le secteur et ses opérateurs. Peu d’entre eux s’en relèveront ! Les enjeux sont alors nombreux :
- Préserver l’accès des publics les plus fragiles
L’un des principaux risques identifiés est celui d’une mise à l’écart progressive des personnes les plus éloignées de l’emploi.
Les parcours d’insertion ne sont pas linéaires. Pour certaines personnes, accéder à un emploi suppose d’abord de retrouver confiance, d’apprendre à lire ou à écrire, de résoudre des difficultés administratives, de stabiliser une situation personnelle ou familiale, ou encore de construire progressivement un projet professionnel.
Une logique centrée principalement sur les résultats d’insertion à court terme risque de rendre invisibles ces étapes essentielles.
La conséquence pourrait être paradoxale : les personnes qui ont le plus besoin d’accompagnement seraient aussi celles qui trouveraient le plus difficilement une place dans les dispositifs de formation.
- Préserver la capacité d’accompagnement des associations
Depuis plusieurs années, les associations du secteur font face à une augmentation continue de leurs coûts alors que leurs moyens financiers stagnent.
Dans ce contexte déjà tendu, les réformes envisagées impliquent d’importants changements organisationnels, administratifs et pédagogiques. Or accompagner les personnes les plus fragiles demande du temps, de la stabilité et des équipes qualifiées.
Si les moyens ne suivent pas, le risque est clair : réduction des équipes, abandon de certaines activités, voire disparition de services pourtant essentiels dans de nombreux territoires.
- Préserver un tissu associatif de proximité
Les CISP sont profondément ancrés dans les réalités locales. Derrière chaque centre, il y a une histoire, une expertise, des partenariats et une connaissance fine des besoins d’un territoire.
Dans certaines zones rurales ou dans certains quartiers urbains fragilisés, ils constituent parfois l’un des rares lieux accessibles où une personne peut être accompagnée vers un projet d’insertion.
Une réforme qui conduirait à une concentration excessive de l’offre risquerait d’éloigner les services des citoyens et d’accroître les inégalités territoriales d’accès à la formation.
- Sécuriser une réforme aux conséquences majeures
La réforme envisagée intervient dans un contexte où de nombreux dispositifs liés à l’emploi, à la formation et à l’accompagnement sont déjà en pleine transformation. Pour le secteur, une réforme de cette ampleur ne peut réussir que si elle repose sur une évaluation rigoureuse de ses impacts, une concertation approfondie avec les acteurs concernés et des garanties suffisantes pour les publics accompagnés.
Si réformer est parfois nécessaire, lorsqu’il s’agit des personnes les plus fragilisées et des associations qui les accompagnent au quotidien, la prudence doit prévaloir.
Conclusion – Une question de société
Au fond, la question posée par cette réforme dépasse largement le seul secteur des CISP. Elle interroge le modèle de société que nous souhaitons construire. Voulons-nous des dispositifs capables d’accompagner chacun, y compris les personnes les plus éloignées de l’emploi, en tenant compte de leur réalité et de leur rythme ? Ou voulons-nous des dispositifs évalués principalement à l’aune de résultats immédiats, au risque de laisser de côté celles et ceux qui nécessitent davantage de temps et de soutien ?
Les associations de l’insertion socioprofessionnelle continueront à défendre une vision de l’accompagnement fondée sur l’émancipation, la proximité, la solidarité et le droit de chacun à construire un parcours d’insertion durable.
La réforme portée par le Ministre Jeholet constitue la transformation la plus importante du dispositif CISP depuis sa création. Elle traduit une volonté claire de renforcer l’intégration du secteur dans les politiques d’emploi, de formation et d’orienter davantage l’action vers les résultats d’insertion.
Toutefois, le secteur estime que plusieurs mécanismes proposés risquent de produire des effets contraires aux objectifs poursuivis : fragilisation des opérateurs, concentration de l’offre, renforcement du pouvoir du Forem et exclusion progressive des publics les plus éloignés de l’emploi.
Le débat ne porte donc pas sur l’opportunité d’une réforme mais sur ses modalités. Le secteur demande une réforme sécurisée, concertée et compatible avec la mission fondamentale des CISP : accompagner durablement les personnes les plus éloignées de l’emploi grâce à une approche globale articulant formation, accompagnement social et construction progressive de l’autonomie.


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