Les Centres d’Insertion Socioprofessionnelle en danger!

Les Centres d’Insertion Socioprofessionnelle en danger!

L’actualité est difficile pour tous les secteurs d’activité et singulièrement le non-marchand. Les réformes très nombreuses et dans tous les secteurs se combinent entre elles : subvention ONE du secteur de la petite enfance, réforme des CISP, des MIRE, réforme APE, réforme IDESS, refinancement de l’AVIQ, non-indexation des subventions FWB, réforme dans le secteur jeunesse, Plan Oxygène, subsides provinciaux, rejet des subventions ILI,  réforme des médias de proximité … Les associations sont désormais à l’image d’un château de cartes, donc chaque réforme serait une carte. On retire une carte après l’autre et les associations s’effondrent à une vitesse inédite.

Plus singulièrement, dans le secteur de l’Insertion Socio-professionnelle, le Ministre Pierre-Yves Jeholet prépare une réforme en profondeur du dispositif des Centres d’Insertion Socioprofessionnelle (CISP), combinée à d’autres réformes (réforme du Forem, des aides à l’emploi, du parcours vers l’emploi…) dans le cadre plus large de la transformation des politiques wallonnes de l’emploi et de la formation professionnelle.

L’ambition affichée est d’adopter les textes début 2027, pour une entrée en vigueur progressive jusqu’au renouvellement des agréments de 2029.

La réforme poursuit trois objectifs principaux : renforcer la place des CISP dans les parcours vers l’emploi ; intégrer davantage les CISP dans le paysage global de la formation professionnelle ; aligner plus fortement l’offre de formation sur les besoins du marché du travail.

Si le secteur partage plusieurs de ces objectifs, il considère que certaines modalités envisagées risquent de compromettre la mission même des CISP et l’accompagnement des publics les plus éloignés de l’emploi, voire la disparition pure et simple de nombreuses associations.

La réforme modifierait en profondeur l’objet social de certaines associations, contraindrait fortement leurs méthodologies de travail (pourtant issues de nombreuses années d’expertise) et les fragiliserait financièrement durablement. Le ministre ne cache pas par ailleurs sa volonté de réduire d’un tiers le nombre d’entités juridiques du secteur.

Le mercredi 1er juillet 2026, le front commun carolo Cenforsoc/MOC se mobilisera pour dénoncer cette réformeet montrer au grand public que des services utiles à toute la société vont probablement fermer leurs portes.

Pour aller plus loin…

Les grandes orientations de la réforme

1. Repositionnement des CISP dans le paysage de la formation

La réforme s’inscrit dans la création progressive d’un nouvel écosystème de formation articulé autour d’un Forem renforcé, appelé à devenir le principal régulateur du secteur.

Le Forem deviendrait l’acteur central de régulation, d’orientation et de coordination des parcours des demandeurs d’emploi, mettant par la même occasion les autres opérateurs sous sa tutelle.

Pourtant, si le partenariat actuel avec le Forem est soutenu, le secteur refuse une concentration excessive des fonctions d’orientation, de validation, de contrôle et d’évaluation au sein d’un seul acteur.

Il plaide au contraire pour une gouvernance équilibrée associant le Forem, le SPW et les représentants du secteur.

2. Renforcement de l’adéquation avec le marché du travail

L’offre de formation des CISP devrait s’inscrire dans les priorités définies par les futurs Comités stratégiques sectoriels (COSTRA). Ces instances, composées des partenaires sociaux, seraient chargées d’identifier les besoins de main-d’œuvre à moyen terme et remplaceraient progressivement les IBEFE (Instances Bassins de l’Enseignement, la Formation et l’Emploi). Les formations devraient dès lors être davantage orientées vers les secteurs identifiés comme prioritaires pour l’économie wallonne.

Or, cette orientation du secteur par le seul prisme des besoins économiques des entreprises risque d’exclure définitivement les publics les plus éloignés de l’emploi de ces dispositifs.

Il s’agit probablement de la principale inquiétude du secteur. La réforme repose sur une logique fortement adéquationniste, centrée sur la réponse aux besoins du marché du travail et sur les résultats d’insertion.

Cette orientation risque d’encourager à la fois un écrémage des demandeurs d’emploi (sélection des publics les plus proches de l’emploi) et la mise à l’écart des personnes les plus éloignées du marché du travail. Les publics cumulant des difficultés sociales, administratives, psychologiques ou de santé pourraient progressivement être exclus des dispositifs ou ne plus bénéficier du temps d’accompagnement nécessaire.

Le secteur souligne qu’aucune réponse n’est actuellement apportée au devenir de ces personnes.

3. Réorganisation des filières

Les démarches pédagogiques EFT et DéFI seraient maintenues, mais regroupées dans deux catégories :

  1. les formations professionnalisantes :

ou l’acquisition de compétences seraient liées à un métier ou à un groupe de métiers ; où le stagiaire ne pourrait pas dépasser les 2.100 heures (tant pis si vous constatez que ce métier ne vous convient pas ou mal et que vous souhaitez vous réorienter) ; la formation devrait se donner au minimum 20 heures par semaine (terminé la flexibilité dans les projets pédagogique des associations ou l’adaptation à des réalités familiales et sociales complexes des apprenant.e.s).

  • les formations transversales :

destinées au développement des compétences clés, de l’autonomie et de l’employabilité (comme si ces compétences se travaillaient séparément des compétences professionnalisantes…) ;

où le stagiaire serait limité à 1.500 heures (sur son parcours global ! comme si l’on pouvait apprendre à lire et écrire, par exemple, en une année seulement de formation…) ; en minimum 10 heures par semaine.

Les actuelles filières d’orientation ne seraient plus reconnues comme catégorie spécifique et seraient intégrées aux formations transversales – alors même que l’offre d’orientation en CISP est, d’une part, construite au départ d’une méthodologie adaptée en vue de la construction d’un projet professionnel réaliste, réalisable, robuste et durable, et d’autre part, une des seules offres d’orientation disponible dans le paysage de la formation professionnelle en Wallonie (Le Forem n’en offre pas, et les appels à projets Forem ne permettent plus d’en faire).

4. Réforme des conditions d’accès

Le Cabinet souhaite simplifier les critères d’éligibilité autour de trois catégories :

  • personnes détenues ;
  • personnes étrangères ;
  • chercheurs d’emploi à employabilité faible ou très faible.

Ce concept « d’employabilité faible ou très faible » est plus que flou et sujet à inquiétudes. Il serait défini par le Forem, ce qui pose problème car la catégorisation d’employabilité travaillée par Le Forem n’est pas prévue pour donner, ou non, accès à un service/un droit de formation.

Le modèle pensé se baserait sur quelques critères simples, qui ne permettent pas d’envisager suffisamment la situation de la personne vis-à-vis de son besoin d’accompagnement et de formation.

Par ailleurs, le Forem deviendrait la principale porte d’entrée du dispositif. L’objectif serait que 60 % des apprenants des CISP arrivent dans les dispositifs via le Forem (mécanisme dit-d’adressage) des stagiaires par le Forem et que les entrées directes en CISP (non-adressées) soient validées par Le Forem.

Actuellement, le Forem « adresse » dans le meilleurs des cas environ 25% du public accueilli et formé dans les CISP. Peut-on réellement croire qu’il parviendra à adresser 60% ? Sachant que les CISP seront-elles-mêmes évaluées sur leurs résultats quantitatifs…

5. Nouvelle logique d’agrément et d’évaluation

La réforme prévoit des agréments de trois ans (contre 5 ans actuellement) ; un contrat d’objectifs triennal entre chaque CISP et la Région et une évaluation périodique conditionnant le renouvellement de l’agrément.

Les centres devraient notamment démontrer le respect des obligations administratives, la réalisation des objectifs contractuels, leur participation aux nouveaux outils (Dossier unique, Point de contact unique).

6. Introduction d’un seuil minimal d’activité

Le Cabinet envisage un volume minimal d’heures agréées, estimé entre 30.000 et 45.000 heures.

En sachant que sur 24 CISP actives dans le Hainaut, seules 8 ont reçu un agrément supérieur à 50.000h, et 13 seulement ont un agrément supérieur à 30.000h, cette mesure vise explicitement à réduire le nombre d’entités juridiques par des rapprochements ou fusions. Et vient entraver, de fait, l’histoire de la construction du secteur et la liberté associative des acteurs.

En effet, ces associations sont nées d’un idéal, d’une volonté parfois de quelques personnes de proposer à des personnes éloignées de l’emploi de retrouver un chemin vers la dignité par l’accompagnement et la formation. La réforme va explicitement supprimer certaines de ces associations.

Le secteur considère qu’un volume minimal uniforme ne constitue pas un indicateur pertinent de robustesse.

Il recommande d’abandonner ce seuil uniforme d’heures agréées et à défaut de suppression de cette mesure, il demande :

  • des dérogations ;
  • des seuils adaptés aux réalités territoriales ;
  • des mécanismes d’accompagnement.

7. Généralisation de l’évaluation par les résultats

Chaque filière devrait atteindre un taux d’insertion fixé par le Gouvernement.

Indépendamment du taux d’emploi dans la région du CISP, les résultats pris en compte seraient principalement l’accès à l’emploi du stagiaire ou son entrée en formation qualifiante.

Les filières ne rencontrant pas durablement les objectifs pourraient perdre leur agrément. Que faire quand, comme à Charleroi, il existe parfois 20 demandeurs d’emploi pour une offre d’emploi ??? Le CISP sera sanctionné parce qu’il n’a pas mis à l’emploi dans un contexte de pénurie d’emploi alors qu’il a exercé concrètement ses missions de formation et payé ses formateurs ?

8. Intégration de Digistart

Le dispositif Digistart serait absorbé dans le cadre réglementaire CISP.

Les formations numériques de base deviendraient des formations transversales financées à partir d’une enveloppe réservée.

9. Modification de la représentation sectorielle

Le Cabinet envisage de reconnaître plusieurs fédérations représentatives du secteur.

Cette orientation remet en question le modèle actuel de représentation unifiée porté par l’Interfédé. Or, le secteur veut préserver une représentation sectorielle cohérente

Le secteur défend le maintien d’une représentation interfédérative forte et estime qu’une multiplication des interlocuteurs affaiblirait sa capacité de dialogue avec les pouvoirs publics.

Globalement, la réforme fragilise durablement le secteur et ses opérateurs, peu d’entre eux s’en relèveront

1. Fragilisation des capacités d’accompagnement

Le premier risque concerne l’affaiblissement structurel des centres.

Le secteur rappelle que

  • le taux horaire n’est plus indexé depuis plusieurs années ;
  • les coûts salariaux et de fonctionnement continuent d’augmenter ;
  • plusieurs centres connaissent déjà des difficultés financières importantes.

Dans ce contexte, la réforme ajoute :

  • des obligations administratives supplémentaires ;
  • des exigences d’évaluation accrues ;
  • de nouveaux mécanismes de contrôle assortis de sanctions.

Le risque identifié est une réduction progressive des moyens consacrés à l’accompagnement psychosocial, pourtant essentiel pour les publics les plus fragilisés.

À terme, certains opérateurs pourraient disparaître, avec un impact particulièrement important dans les territoires ruraux.

2. Une réforme jugée insuffisamment sécurisée

Le secteur souligne l’absence d’étude d’impact et de phase pilote ou d’expérimentation préalable.

La réforme intervient en outre simultanément à plusieurs autres transformations majeures :

  • réforme du Forem ;
  • réforme des aides à l’emploi (SINE, etc)
  • réforme APE
  • Parcours vers l’Emploi ;
  • Points de Contact Uniques ;
  • réorganisation générale de l’écosystème de la formation.

Les effets cumulés de ces réformes demeurent largement inconnus.

De nombreuses questions restent également sans réponse :

  • définition de l’employabilité ;
  • modalités d’adressage ;
  • seuil minimal d’heures ;
  • fonctionnement du dossier unique ;
  • articulation des différents mécanismes d’évaluation.

Positionnement sectoriel

Le secteur ne s’oppose pas à une réforme des CISP. Il reconnaît plusieurs objectifs poursuivis par le Gouvernement :

  • améliorer la lisibilité du système ;
  • renforcer la cohérence des parcours ;
  • améliorer la coordination entre opérateurs ;
  • développer les outils numériques de suivi.

Toutefois, il considère que la réforme doit être profondément ajustée afin de préserver la mission des CISP.

Le positionnement sectoriel s’articule autour de six revendications majeures :

  1. Garantir la viabilité financière du secteur

Le secteur demande :

  • le rétablissement de l’indexation automatique ;
  • une neutralité financière durant la transition ;
  • un financement spécifique des coûts liés à la réforme ;
  • le maintien des moyens APE.
  • Préserver l’identité des CISP

Les CISP ne peuvent être réduits à des opérateurs de placement.

Le secteur réclame la reconnaissance explicite :

  • de l’émancipation sociale ;
  • du développement personnel ;
  • de l’accompagnement psychosocial ;
  • de la pédagogie spécifique des CISP.
  • Réformer les mécanismes d’évaluation

Le secteur demande :

  • une évaluation fondée sur la progression des personnes ;
  • une définition élargie des sorties positives ;
  • la prise en compte des acquis d’apprentissage ;
  • la reconnaissance du travail social réalisé.
  • Limiter le pouvoir du Forem (voir supra)
  • Abandonner le seuil uniforme des heures agréées (voir supra)
  • Préserver la représentation sectorielle (voir supra)

Conclusion

La réforme portée par le Ministre Jeholet constitue la transformation la plus importante du dispositif CISP depuis sa création. Elle traduit une volonté claire de renforcer l’intégration du secteur dans les politiques d’emploi, de formation et d’orienter davantage l’action vers les résultats d’insertion.

Toutefois, le secteur estime que plusieurs mécanismes proposés risquent de produire des effets contraires aux objectifs poursuivis : fragilisation des opérateurs, concentration de l’offre, renforcement du pouvoir du Forem et exclusion progressive des publics les plus éloignés de l’emploi.

Le débat ne porte donc pas sur l’opportunité d’une réforme mais sur ses modalités. Le secteur demande une réforme sécurisée, concertée et compatible avec la mission fondamentale des CISP : accompagner durablement les personnes les plus éloignées de l’emploi grâce à une approche globale articulant formation, accompagnement social et construction progressive de l’autonomie.

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