« De tout temps, des êtres humains ont migré, pour assurer leur survie ou dans l’espoir d’un avenir meilleur. Ce n’est ni bien, ni mal » (CIRé, 2016. P.5).
Face aux arrivées des étrangers, le message des gouvernements wallon et fédéral est clair : les personnes étrangères qui s’établissent en Belgique doivent s’intégrer. Tests de langue obligatoires, parcours imposés, conditionnalités, sanctions en cas de non-respect. Les exigences sont réelles, les obligations sont contraignantes…
Mais voilà le problème : pendant qu’on renforce les obligations, on supprime les outils qui permettent de les remplir.
C’est comme imposer un permis de conduire à tout le monde… tout en fermant les auto-écoles.
On ne peut pas exiger de quelqu’un qu’il apprenne le français si on ferme les cours de français. On ne peut pas exiger qu’il comprenne ses droits et ses obligations si on supprime les permanences qui les expliquent. On ne peut pas parler d’intégration réussie si on retire les associations qui la rendent possible.
Ce n’est pas une question de générosité. C’est une question de cohérence.
Le gouvernement wallon fait un choix dangereux en réduisant drastiquement les financements des associations d’intégration (ILI), avec de douloureuses conséquences : on exige toujours plus des personnes étrangères, tout en supprimant les outils qui permettent concrètement de répondre à ces exigences.
Chaque année, plusieurs personnes s’établissent en Belgique et ont besoin d’un accompagnement pour s’intégrer.
Deux options s’offrent à nous : les laisser se débrouiller seuls, dans l’isolement, la méfiance et l’incompréhension mutuelle. Ou leur tendre la main, au bénéfice de tous.
Aujourd’hui, des associations de proximité choisissent la deuxième option, chaque jour, sur le terrain. Ce sont les Initiatives Locales d’Intégration (ILI). Et malheureusement on est en train de les détruire !
Ce que font les ILI et ce qu’on perd quand elles disparaissent
Sur le territoire de Charleroi-Thuin, beaucoup de personnes ont suivi un parcours d’intégration (obligatoire ou non) au sein des associations ILI.
Ces associations, c’est la première porte d’entrée dans une nouvelle vie :
- des cours de français, parce qu’on ne peut pas travailler, soigner ses enfants ou payer ses factures sans comprendre la langue ;
- des explications sur ses droits et ses démarches, parce que la complexité administrative est un obstacle réel, même pour quelqu’un né ici ;
- un accompagnement social et juridique, pour ne pas se retrouver seul face aux institutions ;
- et surtout, des liens humains entre les personnes nouvellement arrivées et la société qui les accueille.
Sans ces associations, s’intégrer devient un parcours solitaire, complexe et décourageant.
Patricia ~Originaire de Colombie, Patricia travaillait déjà avec des producteurs de cacao. Arrivée en Belgique, elle poursuit son engagement pour un commerce équitable. Aujourd’hui, elle co-dirige deux magasins, crée de l’emploi et collabore avec de nombreux acteurs de l’économie sociale.
S’intégrer, c’est aussi contribuer à l’économie locale.
Mariama ~Arrivée en Belgique comme demandeuse d’asile, Mariama a obtenu le statut de réfugiée. Elle s’est formée comme assistante sociale et travaille aujourd’hui en CPAS pour accompagner des publics fragilisés.
S’intégrer, c’est aussi s’engager pour les autres.
Déogratias ~Pédiatre au Burundi, Déogratias ne peut plus exercer en Belgique. Malgré cela, il s’engage bénévolement auprès de familles et d’enfants.
S’intégrer, c’est aussi continuer à donner, autrement.
Plus d’exigences, moins de moyens
Aujourd’hui, en Wallonie comme au niveau fédéral, on demande aux personnes étrangères de faire toujours plus d’efforts pour s’intégrer. On renforce les exigences : tests de langue, parcours obligatoires, conditionnalités, sanctions en cas de non-respect.
Sur le papier, l’objectif est clair : favoriser une intégration rapide, efficace, réussie. Mais sur le terrain, une autre réalité se dessine : Les services qui permettaient concrètement cette intégration disparaissent et/ou sont privés des moyens nécessaires pour répondre aux besoins exprimés du terrain.
- 1 opérateur ILI sur 2 n’a pas obtenu d’agrément : leur nombre est passé de plus de 200 à 136. À peine 43 % des services demandés ont été agréés.
- Dans les services de promotion de l’interculturalité, à peine une dizaine subsistent pour toute la Wallonie.
- Sur notre territoire, plusieurs emplois sont supprimés ou menacés au sein des associations ILI.
- Des associations ont fermé ou vont fermer leurs portes.
Le gouvernement wallon considère cela comme une réorganisation des activités dans le champ de la cohésion sociale. Mais nous disons que c’est une réduction massive de l’offre qui paralyse la cohésion sociale : des permanences sociales qui disparaissent, des kilomètres à parcourir pour accéder à un service, des démarches abandonnées en cours de route, des droits qui ne sont plus exercés.
On élève les exigences mais on réduit les moyens d’y répondre.
Fragiliser les ILI, c’est fragiliser toute la société
Il serait tentant de penser que ce problème ne concerne que les personnes étrangères. Ce serait une erreur.
Une personne qui ne maîtrise pas la langue, qui ne comprend pas ses droits, qui n’a pas accès aux soins ou à l’emploi, c’est un coût pour la collectivité (en aides sociales, en urgences hospitalières, en procédures administratives, en conflits sociaux non résolus).
À l’inverse, chaque parcours d’intégration réussi, c’est un·e travailleur·euse qualifié·e, un·e voisin·e engagé·e, un·e parent d’élève impliqué·e, un·e contribuable.
Quand les délais s’allongent, quand les listes d’attente explosent, quand le non-recours aux droits augmente, c’est toute la société qui en paye le prix.
Les associations telles que les nôtre encouragent-elles la migration ?
NON, les migrations de population ont toujours existé partout dans le monde. Les guerres, les évènements naturels, climatiques, les famines ont toujours eu pour conséquence des mouvements de populations. Beaucoup d’européens ont d’ailleurs émigrés vers des terres censées plus heureuses au 19ème et début du 20ème siècle…
Les associations aujourd’hui ne font qu’accompagnement ces mouvements de population afin d’éviter les désastres sociaux.
Des solutions existent, il faut les exiger
Face à cette situation, les acteurs de terrain ne demandent pas l’impossible. Ils demandent du bon sens :
- garantir des mesures transitoires pour éviter les ruptures de service
- maintenir des services de proximité sur tous les territoires, sans déserts d’intégration
- préserver les emplois et les compétences accumulées depuis des années
- adapter l’offre aux besoins réels, et non à des contraintes budgétaires arbitraires
- assurer la cohérence des politiques publiques : on ne peut pas renforcer les obligations d’intégration d’un côté et supprimer les outils qui permettent de les remplir de l’autre.
Si l’objectif est réellement une intégration efficace, rapide et apaisée, et nous croyons que c’est dans l’intérêt de tous, alors une chose est certaine :
On ne peut pas exiger davantage en donnant moins.
Pour celles et ceux qui souhaitent comprendre plus en profondeur :
L’intégration des personnes étrangères, telle que développée dans les politiques régionales jusqu’à présent, s’inscrit dans le champ de l’Action sociale des gouvernements régionaux qui désirent mettre en œuvre les principes de la Cohésion sociale. Et la Région wallonne définit la cohésion sociale comme « l’ensemble des processus, individuels et collectifs qui contribuent à assurer à chacun l’égalité des chances et des conditions, l’équité et l’accès aux droits fondamentaux et au bien-être économique, social et culturel, et qui visent à construire ensemble une société solidaire et coresponsable pour le bien-être de tous ». En d’autres termes, Il s’agit de développer, sur le plan individuel, l’autonomie des personnes qui arrivent sur le territoire Belge et de leur faciliter l’accès aux droits fondamentaux par des moyens et canaux adéquats mis à leur disposition. C’est cela « l’intégration à double sens » que prône l’Europe et à laquelle la Région Wallonne doit s’investir : pas une intégration équivalant d’une somme d’obligations à imposer aux seuls étrangers, mais plutôt une intégration reposant à la fois sur les personnes étrangères et sur la société d’accueil. Elle est la seule qui garantit une insertion sociale réussie des personnes primo-arrivantes.
Le secteur des Initiatives Locales d’Intégration (ILI) traverse actuellement une phase de transformation profonde, marquée par une réforme structurelle et des difficultés importantes tant au niveau institutionnel qu’opérationnel. Cette situation s’inscrit dans un contexte de transition entre un ancien modèle hybride, combinant agréments, appel à projets et subsides facultatifs, et un nouveau régime fondé sur des agréments structurels, tel qu’introduit par le décret du 15 juin 2023.
L’année 2025 a constitué une étape charnière dans ce processus. Les structures actives ont été invitées à introduire des demandes d’agrément avant les échéances fixées, dans un cadre encore en évolution. Au total, environ 125 demandes ont été déposées, mais une part importante de celles-ci n’a pas été traitée dans les délais. Les résultats communiqués en janvier 2026 ont révélé une situation particulièrement préoccupante : près de la moitié des demandes ont été refusées, excluant de facto de nombreuses associations de tout financement pour leurs activités. À cela s’ajoute la clôture de certains dossiers jugés incomplets.
Les motifs de refus sont variés et portent à la fois sur des éléments de fond et de forme, tels que la conformité des infrastructures, les profils du personnel ou le respect de critères administratifs précis. Cette situation fragilise particulièrement les petites structures historiques. Par ailleurs, des zones entières se retrouvent désormais sans opérateurs ILI, accentuant les inégalités territoriales.
La décision du gouvernement d’instaurer un moratoire en 2026 sur les nouvelles demandes d’agrément a aggravé encore davantage la situation. Environ 60 structures se retrouvent ainsi sans possibilité de financement, ce qui entraîne, pour certaines, un arrêt pur et simple de leurs activités. Les recours introduits par les associations restent limités à des aspects formels et ne permettent pas de remettre en question les décisions sur le fond, ce qui réduit fortement leur portée. Bien que le Ministre Copieters ait pris conscience du caractère critique de la situation et envisagé l’octroi de subventions facultatives, cette réponse demeure incertaine et insuffisante face à l’ampleur des besoins et des dégâts déjà causés pour les opérateurs ILI.
L’impact est particulièrement marqué dans le domaine des formations en français langue étrangère (FLE) et en citoyenneté. Ces formations constituent pourtant des éléments structurels du parcours d’intégration. Or désormais, certains territoires sont dépourvus de toute offre soutenue, malgré ces enjeux importants.
En pratique, la réforme s’accompagne du rejet d’un nombre important de demandes d’agrément et de l’arrêt de services existants jusqu’à la fin de l’année 2025, situation renforcée par un moratoire annoncé pour 2026. Cette dynamique entraîne des pertes d’emplois (30 selon les fédérations d’ILI) et de compétences, tout en faisant peser un risque sur la continuité de missions essentielles telles que la formation à la citoyenneté, l’accompagnement social ou la promotion de l’interculturalité, en particulier dans les zones rurales ou moins bien desservies (par exemple WAPI).
Deux lectures de l’évolution du secteur s’opposent. D’un côté, la lecture institutionnelle met en avant l’augmentation du nombre d’opérateurs agréés, le renforcement des moyens financiers et humains, ainsi qu’un effort de structuration et de professionnalisation. De l’autre, les acteurs de terrain soulignent une diminution du nombre total d’intervenants par rapport à la situation antérieure, traduisant une réduction du maillage territorial et l’apparition de « zones blanches », avec pour conséquence une accessibilité moindre des services pour les publics concernés. Cette tension est renforcée par la question du financement : le maintien des moyens en 2026 sur la base de l’activité passée limite la capacité des opérateurs restants à absorber une demande accrue liée à la disparition de services voisins, ce qui est perçu comme contradictoire avec l’évolution des besoins.
Par ailleurs, la temporalité de la réforme constitue un point de friction majeur. Les ajustements sont conditionnés aux résultats d’une analyse territoriale en cours visant à objectiver l’offre et la demande, et aucune adaptation immédiate n’est envisagée afin de préserver la cohérence globale du dispositif. Cette approche se heurte toutefois à l’urgence sociale exprimée sur le terrain, où les risques de rupture de parcours pour les bénéficiaires sont déjà perceptibles, et où les structures restantes font face à une saturation croissante. L’enjeu dépasse dès lors la seule question budgétaire pour toucher à l’accessibilité effective des droits et à la continuité des politiques d’intégration.
Enfin, les mesures transitoires envisagées restent limitées, ciblées et conditionnées, laissant subsister une incertitude importante, notamment pour les opérateurs ayant introduit des recours contre un refus d’agrément. Dans ce contexte, la réforme illustre une tension structurelle classique entre la volonté de rationaliser et de renforcer la qualité de l’offre et la nécessité de maintenir un maillage de proximité. Le débat souligne ainsi que la question centrale ne réside pas dans la pertinence des objectifs poursuivis, mais dans la capacité à organiser une transition qui n’entraîne pas, à court terme, une diminution effective de l’accès aux services pour les publics les plus vulnérables.
Sur le plan opérationnel, les difficultés rencontrées par les structures sont nombreuses. Les délais administratifs, souvent prolongés par des demandes répétées de compléments, affectent directement la trésorerie des opérateurs. Les problèmes techniques liés aux procédures et aux outils informatiques, ainsi que des consignes parfois contradictoires entre services, compliquent davantage la gestion des dossiers. À cela s’ajoutent des incertitudes financières importantes, liées notamment à la notification tardive des montants alloués (par exemple en novembre de l’année concernée) et à l’absence de reconnaissance de certaines charges, comme le temps de préparation pédagogique. Ces contraintes fragilisent la capacité des structures à maintenir et développer leurs activités.
Enfin, les perspectives institutionnelles restent marquées par de nombreuses incertitudes. Les critères de la programmation territoriale ne devraient être stabilisés qu’à l’horizon de l’été 2026, pour une mise en œuvre réglementaire envisagée en 2027. Le budget global des politiques d’intégration demeure relativement stable, autour de 30 millions d’euros — ce qui signifie que la réduction de l’offre n’est pas imposée par une contrainte budgétaire globale, mais bien par des choix politiques. Par ailleurs, plusieurs dossiers importants, tels que les financements AMIF ou les évolutions liées à la réforme APE, restent en suspens, contribuant à un climat général d’incertitude pour l’ensemble du secteur.
Un observatoire sans terrain à observer
La réforme du 14 mars 2024 a introduit la création du nouvel Observatoire wallon de l’intégration des personnes étrangères. Cet Observatoire doit jouer un rôle d’appui, de consultation, de prospective et d’avis pour l’ensemble du secteur et pour les représentants politiques.
En d’autres termes, l’Observatoire est l’outil qui doit permettre à la Wallonie de piloter intelligemment sa politique d’intégration, de mesurer ce qui fonctionne, d’identifier les manques, d’adapter l’offre aux réalités du terrain.
Mais voilà le paradoxe : on crée un outil pour observer et évaluer un secteur… tout en démantelant ce secteur avant même que l’outil soit opérationnel. Comment l’Observatoire pourra-t-il collecter des données fiables sur des territoires qui n’ont plus d’opérateurs ILI ? Comment évaluer l’impact des formations en français langue étrangère dans des zones où ces formations ont tout bonnement disparu faute d’agrément ? Comment proposer des indicateurs pertinents quand les structures qui produisent les données ferment leurs portes les unes après les autres ?
Un observatoire a besoin d’un terrain vivant pour fonctionner. En réduisant massivement le nombre d’opérateurs ILI, on prive l’Observatoire de la matière même qu’il est censé analyser.
Derrière chaque parcours d’intégration réussi, il y a un accompagnement. Derrière chaque accompagnement, il y a une association. Derrière chaque association, il y a des travailleuses et des travailleurs qui ont choisi, chaque jour, de croire que l’intégration est possible et de la concrétiser !
Ce travail discret, de proximité, souvent invisible, est aujourd’hui en danger.
Une intégration exigée sans être soutenue, ce n’est pas une politique. On ne peut pas construire une société qui fonctionne sur des fondations qu’on sabote soi-même !


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